23 septembre 2012

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka


Au début du XXème siècle, des femmes japonaises embarquaient pour San Francisco après s'être mariées "par correspondance" à des hommes qu'elles ne connaissaient pas. On suit leur parcours depuis l'embarquement au Japon ; elles sont alors complètement naïves et peu préparées à la vie qui leur est destinée, puis leur vie aux Etats-Unis.

Ce roman est un gros coup de cœur !

J'ai été bouleversée par ce récit. D'abord par le sujet ; ce roman traite du déracinement, de la solitude immense et de la vie qui continue tant bien que mal.
"Et nous avions beau lui avoir lancé quelques heures plus tôt : "Je te déteste" alors qu'il nous grimpait dessus dans l'obscurité, nous le laissions nous réconforter car il était tout ce que nous avions. Il arrivait qu'il regarde à travers nous sans nous voir, et c'était là le pire. Est-ce que quelqu'un sait que je suis ici ?"
Le destin de ces femmes est émouvant, des femmes déracinées, obligées de vivre avec un homme qu'elles n'ont pas choisies et de travailler très dure. Car en plus d'être victimes, de la pauvreté, du fait d'être une minorité, certaines sont en plus victimes de mauvais traitement des hommes. 

"Sois humble. Polie. Montre-toi toujours prête à faire plaisir. Réponds par : "oui, monsieur" ou "Non, monsieur" et vaque à ce qu'on te demande. Mieux encore, ne dis rien du tout. A présent tu appartiens à la catégorie des invisibles."
Si la plupart ne s'intègrent jamais vraiment, ce n'est pas le cas de leurs enfants :
"Un par un les mots anciens que nous leurs avons enseignés disparaissaient de leurs têtes. Ils oubliaient le nom des fleurs en Japonais. Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper. Aussi longtemps que nous vivrons dans ce pays, jamais ils ne nous laisseront acheter la terre. [...] Mais quand nous les entendions parler dans leur sommeil, les mots qui sortaient de leur bouche - nous en étions certaines- étaient japonais."
 Et quand leur vie là-bas a commencé à être moins dure, il y a eu la guerre.
"Du jour au lendemain, nos voisins se sont mis à nous regarder différemment. Peut-être était-ce la petite fille un peu plus loin sur la route qui ne nous faisait plus signe depuis la fenêtre de la ferme. Ou ce vieux client qui soudain disparaissait de notre restaurant, de notre boutique."
J'ai tout autant été séduite par la forme et le rythme du récit. Julie Otsuka ne s'empare pas du destin d'une femme mais du destin de tout un groupe. Elle emploie le pronom "nous" et à chaque situation on découvre un éventail de possibles, de vécus et ressentis différents. Cela permet de parler de toutes les facettes des vies de ces femmes. Des vies à la fois semblables mais tout aussi différentes car uniques. Et cet anonymat ne m'a pas empêcher de ressentir de l'empathie, je trouve en plus que cela rend bien compte de la façon dont elles étaient perçues, comme un groupe, une minorité. 
Cet multitude de voix donne également un rythme particulier au roman ; une véritable polyphonie, parfois une litanie. Pendant ces énumérations, j'ai souvent eu l'image d'un chapelet. 
Et en plus, l'écriture est très belle, et les phrases au style direct qui traversent le récit lui donnent encore plus de force.


Ce roman, en plus d'être la mémoire de ces femmes a un aspect universelle et peu, à part les particularités culturelles, concerner toutes les vies d'immigrés.

Julie Otsuka
Certaines n'avaient jamais vu la mer (The Buddha in the attic)
Phébus
15 €
978-2-7529-0670-0



Du même auteur, sur ce blog : Quand l'empereur était un dieu

10 commentaires:

  1. Très belle critique, qui donne envie de découvrir ce roman

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  2. Merci ^-^ J'espère que vous allez vous laisser tenter car c'est une belle découverte.

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  3. Gros succès au festival America : dimanche, ils n'avaient plus d'exemplaires à vendre !

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  4. J'en suis ravie ! J'espère que tout s'est très bien passé au festival :)

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  5. J'étais aussi au festival, mais pas vu l'auteur (trop riche, cet événement!)
    Auteur noté!

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  6. Quelle chance ! Mais c'est vrai, ça devait être difficile de tout voir.
    Je mes suis aperçue que les auteurs de mes trois derniers billets étaient à ce festival... j'aurais tant aimée y être, c'est trop injuste :))

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  7. Laisse toi tenter ^_^, surtout qu'il ne fait que 140 pages, petite tentation !

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  8. Je tombe ici par Babelio. Je viens de terminer ce roman et les très bonnes critiques ne m'ont pas déçue... très belle polyphonie de voix de femmes, cette narration particulière déroute au départ puis on est happé par ces multiples vies. Belle lecture.

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  9. Merci pour ta visite sur ce blog.
    J'ai lu ton billet et nos avis convergent...

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